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La fuite devant ce qui est

(Conférence du 15 décembre 2008)

Depuis qu’on est tout jeune peut-être qu’on est à la recherche de Dieu. Nos parents nous ont transmis leurs croyances. Ils nous ont parlé d’un dieu à prier, d’un ciel à mériter. La religion nous a enseigné un Dieu tout-puissant et le repos éternel après la vie.

Mais cela ne nous a pas suffit. Nous avons continué nos recherches. Nous avons lu bien des volumes, pratiqué bien des techniques, utilisé bien des formules, et assisté à toutes sortes de conférences, d’ateliers et nous avons même suivi des maîtres. Et pourtant nous cherchons encore. Nous avons emmagasiné beaucoup d’informations, beaucoup de connaissances, mais nous sommes insatisfaits, il nous manque l’essentiel.

Pensez-vous vraiment que l’on peut trouver l’incommensurable en le cherchant ?
Est-ce en suivant différentes voies, en s’imposant une discipline et en se sacrifiant et en se dévouant que celui qui cherche découvrira l’éternel ?
Car l’important, de toute évidence, n’est pas de savoir si l’éternel existe ou non. L’important, c’est de savoir pourquoi nous cherchons et ce que nous cherchons. Pourquoi cherchons-nous ?

Nous cherchons car, sans Dieu, la vie a bien peu de signification. Nous le cherchons dans la douleur et la souffrance. Nous le cherchons car nous désirons la paix. Et parce qu’Il est la permanence, l’immuable, parce qu’il y a la mort et qu’il est immortel. Il représente l’ordre, la beauté et la bonté, c’est pour cela que nous Le recherchons.

Ce qui revient à dire que, comme nous nous lamentons sur la non-permanence, nous mettons tous nos espoirs dans la quête de ce que nous appelons la permanence. La motivation de notre quête, c’est de trouver un réconfort dans l’idéal de la permanence, or cet idéal est né de l’inconstance, il a été suscité par la douleur de changement constant. L’idéal n’est pas réel, alors que la douleur, elle, est réelle. Mais il semble que nous ne comprenions pas la réalité de la douleur et c’est pour cela que nous nous accrochons à l’idéal, à l’espoir de non-douleur. C’est ainsi que naît en nous la dualité entre la réalité et l’idéal, et l’interminable conflit entre ce qui est et ce qui devrait être. Les raisons profondes de notre quête sont que nous voulons fuir l’inconstance et la douleur, pour ce que l’esprit croît être l’état de permanence, de la béatitude éternelle. Mais cette pensée même procède de la non-permanence, car elle est née de la douleur. Le contraire, aussi élevé soit-il, porte en lui les germes de son propre contraire, Et notre quête, finalement, n’est plus que le besoin de fuir ce qui est.

Alors, devrions-nous cesser toute recherche ?

Si nous accordons la totalité de notre attention à la compréhension de ce qui est, la quête telle que nous la connaissons pourrait n’être plus nécessaire. Lorsque l’esprit est libéré de la souffrance, quel besoin aurait-on de chercher le bonheur ?

Mais l’esprit peut-il jamais être libéré de la souffrance ?
Conclure que l’esprit peut ou ne peut pas être libéré, c’est mettre un point final à toute recherche. Nous devons accorder toute notre attention au présent. Il faut qu’existe une attention totale, et non pas une préoccupation indirecte. Lorsque l’esprit ne cherche plus, lorsqu’il ne suscite plus de conflits entre ses désirs et ses besoins, lorsque la compréhension le rend silencieux. Alors seulement l’incommensurable peut être.

Krishnamurti.

Comment se libérer du mental

Qu'entendez-vous exactement par « observer le penseur» ?
Lorsque quelqu'un va chez le médecin et lui dit qu'il entend des voix, celui-ci l'enverra fort probablement consulter un psychiatre. Le fait est que, de façon très similaire, presque tout le monde entend en permanence une ou plusieurs voix dans sa tête et qu'il s'agit du phénomène involontaire de la pensée que vous ne réalisez pas avoir le pouvoir d'arrêter. Ce ne sont que monologues ou dialogues continuels.

Il vous est certainement déjà arrivé de croiser dans la rue des déments qui parlent sans arrêt tout haut ou tout bas. En réalité, ce n'est pas très différent de ce que vous et tous les gens « normaux » faites, sauf que vous le faites en silence. La voix passe des commentaires, fait des spéculations, émet des jugements, compare, se plaint, aime, n'aime pas, et ainsi de suite. Ce que cette voix énonce ne correspond pas automatiquement à la situation dans laquelle vous vous trouvez dans le moment. Elle ravive peut-être un passé proche ou lointain ou bien alors imagine et rejoue d'éventuelles situations futures.
Dans ces moments-là, la voix imagine souvent que les choses tournent mal et envisage des résultats négatifs. C'est ce que l'on appelle l'inquiétude. Cette bande sonore s'accompagne parfois d'images visuelles ou de « films mentaux ». Et même si ce que la voix dit correspond à la situation du moment, elle l'interprétera en fonction du passé. Pourquoi? Parce que cette voix appartient au conditionnement mental, qui est le fruit de toute votre histoire personnelle et celui de l'état d'esprit collectif et culturel dont vous avez hérité. Ainsi, vous voyez et jugez dorénavant le présent à travers les yeux du passé et vous en avez une vision totalement déformée. Il est fréquent que, chez une personne, cette voix intérieure soit son pire ennemi. Nombreux sont les gens qui vivent avec un bourreau dans leur tête qui les attaque et les punit sans cesse, leur siphonnant ainsi leur énergie vitale. Ce tyran est à l'origine des innombrables tourments et malheurs, ainsi que de toute maladie.
Mais la bonne nouvelle dans tout cela, c'est que vous pouvez effectivement vous libérer du mental. Et c'est là la seule véritable libération. Vous pouvez même commencer dès maintenant. Écoutez aussi souvent que possible cette voix. Prêtez particulièrement attention aux schémas de pensée répétitifs, à ces vieux disques qui jouent et rejouent les mêmes chansons peut-être depuis des années. C'est ce que j'entends quand je vous suggère «d'observer le penseur ». C'est une autre façon de vous dire d'écouter cette voix dans votre tête, d'être la présence qui joue le rôle de témoin.
Lorsque vous écoutez cette voix, faites-le objectivement, c'est-à-dire sans juger. Ne condamnez pas ce que vous entendez, car si vous le faites, cela signifie que cette même voix est revenue par la porte de service. Vous prendrez bientôt conscience qu'il y a la voix et qu'il y a quelqu'un qui l'écoute et qui l'observe. Cette prise de conscience que quelqu'un surveille, ce sens de votre propre présence, n'est pas une pensée. Cette réalisation trouve son origine au-delà du « mental ».

Ainsi, quand vous observez une pensée, vous êtes non seulement conscient de celle-ci, mais aussi de vous-même en tant que témoin de la pensée. À ce moment:une nouvelle dimension entre enjeu. Pendant que vous observez cette pensée, vous sentez pour ainsi dire une présence, votre moi profond, derrière elle ou sous elle. Elle perd alors son pouvoir sur vous et bat rapidement en retraite du fait que, en ne vous identifiant plus à elle, vous n'alimentez plus le mental. Ceci est le début de la fin de la pensée involontaire et compulsive.

Lorsqu'une pensée s'efface, il se produit une discontinuité dans le flux mental, un intervalle de « non-mental ». Au début, ces hiatus seront courts, peut-être de quelques secondes, mais ils deviendront peu à peu de plus en plus longs. Lorsque ces décalages dans la pensée se produisent, vous ressentez un certain calme et une certaine paix. C'est le début de votre état naturel de fusion consciente avec l'être qui est, généralement, obscurcie par le mental. Avec le temps et l'expérience, la sensation de calme et de paix s'approfondira et se poursuivra ainsi sans fin. Vous sentirez également une joie délicate émaner du plus profond de vous, celle de l'Être.

Il ne s'agit pas du tout d'un état de transe, car il n'y a aucune perte de conscience. Bien au contraire. Si la paix devait se payer par une réduction de la conscience et le calme, par un manque de vitalité et de vigilance, elle n'en vaudrait pas la peine. Dans cet état d'unité avec l'être, vous êtes beaucoup plus alerte, beaucoup plus éveillé que dans l'état d'identification au mental. Vous êtes en fait totalement présent. Et cette condition élève les fréquences vibratoires du champ énergétique qui transmet la vie au corps physique.

Lorsque vous pénétrez de plus en plus profondément dans cet état de vide mental ou de « non-mental », comme on le nomme parfois en Orient, vous atteignez la conscience pure. Et dans cette situation, vous ressentez votre propre présence avec une intensité et une joie telles que toute pensée, toute émotion, votre corps physique ainsi que le monde extérieur deviennent relativement insignifiants en comparaison. Cependant, il ne s'agit pas d'un état d'égoïsme mais plutôt d'un état d'absence d'ego. Vous êtes transporté au-delà de ce que vous preniez auparavant pour « votre moi ». Cette présence, c'est vous en essence, mais c'est en même temps quelque chose d'inconcevablement plus vaste que vous. Ce que j'essaie de transmettre dans cette explication peut sembler paradoxal ou même contradictoire, mais je ne peux l'exprimer d'aucune autre façon.

Au lieu « d'observer le penseur », vous pouvez également créer un hiatus dans le mental en reportant simplement toute votre attention sur le moment présent. Devenez juste intensément conscient de cet instant. Vous en tirerez une profonde satisfaction. De cette façon, vous écartez la conscience de l'activité mentale et créez un vide mental où vous devenez extrêmement vigilant et conscient mais où vous ne pensez pas. Ceci est l'essence même de la méditation.

Dans votre vie quotidienne, vous pouvez vous y exercer durant n'importe quelle activité routinière, qui n'est normalement qu'un moyen d'arriver à une fin, en lui accordant votre totale attention afin qu'elle devienne une fin en soi. Par exemple, chaque fois que vous montez ou descendez une volée de marches chez vous ou au travail, portez attention à chacune des marches, à chaque mouvement et même à votre respiration. Soyez totalement présent. Ou bien lorsque vous vous lavez les mains, prenez plaisir à toutes les perceptions sensuelles qui accompagnent ce geste: le bruit et la sensation de l'eau sur la peau, le mouvement de vos mains, l'odeur du savon, ainsi de suite. Ou bien encore, une fois monté dans votre voiture et la portière fermée, faites une pause de quelques secondes pour observer le mouvement de votre respiration. Remarquez la silencieuse mais puissante sensation de présence qui se manifeste en vous. Un critère certain vous permet d'évaluer si vous réussissez ou non dans cette entreprise : le degré de paix que vous ressentez alors intérieurement.

Eckhart Tolle.

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