(Conférence de Août 2009)
Tout au cours de notre vie, nous acquérons une grande quantité de connaissances.
On suit des cours, on assiste à des conférences, à des séminaires, on lit des livres, on fait toutes sortes de recherches.
Mais, est-ce que toutes ces connaissances nous amènent nécessairement à la réalité et à la liberté ?
Ou est-ce que la réalité et la liberté transcendent l’esprit ?
On cherche à découvrir ce qui transcende l’esprit.
L’esprit qui pratique un système peut-il jamais découvrir ce qui est au-delà de l’esprit ? L’esprit maintenu dans la structure de sa propre discipline est-il capable de chercher ? La liberté n’est-elle pas la caractéristique première de la découverte ?
Mais il faut bien, pour chercher et pour découvrir, une certaine discipline, de même que la pratique régulière d’une certaine méthode est indispensable à qui veut trouver, et comprendre ce qu’il a trouvé.
Nous cherchons tous une issue à nos souffrances et à nos épreuves ; mais la recherche se termine lorsqu’on adopte une méthode au moyen de laquelle nous espérons mettre un terme à la douleur. Ce n’est qu’en comprenant la souffrance que nous pouvons y mettre fin, et non en appliquant une méthode.
Mais comment pourrait-on mettre un terme à la souffrance si l’esprit n’est pas maîtrisé ?
Peut-on parler de compréhension lorsque, par le biais de la discipline et de diverses pratiques, de désir finit par modeler notre esprit ? L’esprit ne doit-il pas être libre pour que la compréhension ait lieu ?
La liberté, à mon sens, n’intervient qu’au terme du voyage, car en son début nous sommes esclaves du désir et des choses de cet ordre. Pour se libérer de la fixation aux plaisirs des sens, la discipline est indispensable, ainsi que la pratique de diverses techniques, faute de quoi l’esprit s’un remet au désir et se fait prendre dans ses filets.
La liberté est au point de départ et non à l’arrivée. La compréhension de la rapacité, de la totalité de son contenu, sa nature, ce qu’elle implique, ses effets, agréables comme douloureux doit intervenir en tout premier lieu. Car il n’est plus besoin en ce cas d’élever un mur de résistance mentale, ni de discipliner l’esprit contre cette avidité. Lorsque l’on perçoit la totalité de ce qui ne peut que déboucher sur la souffrance et la confusion, la notion de discipline perd tout son sens. Si celui qui pour l’instant met toute son énergie à s’imposer une discipline, et tous les conflits que cela comporte, devait accorder la même attention à la compréhension de la signification complète de la douleur, cela mettrait fin à la douleur. Mais nous sommes pris dans une tradition de résistance, de discipline, de sorte qui n’intervient nulle compréhension des processus de la souffrance.
Peut-on parler d’écoute aussi longtemps que l’esprit s’accroche à des conclusion qui reposent sur des préjugés et des expériences ? De toute évidence, on n’écoute vraiment qu’à partir de moment où l’esprit ne traduit pas ce qu’il entend dans les termes de ce qu’il connaît déjà. Le savoir fait obstacle à l’écoute. On peut avoir d’innombrables connaissances; mais pour écouter quelque chose qui peut être totalement différent de ce que l’on sait, on doit mettre de côté tout son savoir.
Mais comment savoir si ce qui est dit est vrai ou faux ?
Le vrai ou le faux ne repose pas sur l’opinion ou le jugement, si avisés et anciens soient-ils. Pour percevoir le vrai dans le faux, et le faux dans ce qui est donné pour vrai, et pour voir la vérité en tant que vérité, il faut un esprit qui ne subisse pas la contrainte de son propre conditionnement. Comment déciderions-nous de la fausseté ou de l’authenticité d’une déclaration si notre esprit préjuge, prisonnier de cadre étroit de ses propres conclusions et expériences, ou de celles d’autrui ? Pour un esprit de ce genre, le plus important est d’avoir conscience de ses propres limites.
Comment l’esprit empêtré dans le filet qu'il a lui-même fabriqué peut-il s’en dégager ?
Cette question vise-t-elle à découvrir une nouvelle méthode, ou est-elle posée afin de découvrir par soi-même la signification totale du fait de chercher et d’appliquer une méthode ? Car il ne faut pas oublier que lorsqu’on applique une méthode ou une discipline, c’est dans l’intention d’obtenir un résultat, d’acquérir certaines qualités, et ainsi de suite. Il ne s’agit plus des biens de ce monde, mais on espère acquérir des choses dites spirituelles : dans les deux cas, la notion de gain est présente. Il n’y a aucune différence, sinon au niveau des mots, entre l’homme qui médite et pratique une certaine discipline afin de parvenir sur l’autre rive, et l’homme qui travaille dur afin de réaliser ses ambitions matérielles. Tous deux sont ambitieux, avides, et tous deux ne pensent qu’à eux-mêmes.
Mais ceci étant, comment l’envie, l’ambition, l’avarice et tout le reste pourront-ils être dépassés ?
Encore une fois, si l’on peut le souligner, le comment, la méthode qui conduira apparemment à la liberté n’est qu’une façon de mettre un terme aux questions que l’on se pose par rapport au problème et d’empêcher qu’on le comprenne. Pour saisir la pleine signification du problème, il nous faut considérer toute la question de l’effort. L’esprit mesquin qui fait effort pour ne plus être mesquin le demeure pourtant en dépit de ses efforts, tout comme l’esprit avare qui s’oblige à la générosité reste bel et bien avare. L’effort pour être ou ne pas être quelque chose participe de la continuation du moi. On peut identifier cet effort à l’âme ou au Dieu intérieur, et ainsi de suite, mais le noyau de tout cela demeure l’envie, l’ambition, qui sont encore de l’ordre du moi, avec tous ses attributs conscients et ou inconscients.
Donc tous efforts en vue d’un but matériel ou spirituel, sont fondamentalement identiques, en ce que l’égoïsme en est la racine profonde, et que de tels efforts ne peuvent que renforcer l’égo.
N’en va-t-il pas ainsi ? L’esprit qui pratique la vertu cesse d’être vertueux. L’humilité ne peut se cultiver, car si tel est le cas, il ne s’agit plus d’humilité. Quelle est la nature de l’effort authentique ? Lorsque nous percevons la pleine signification de l’effort, et de toutes ses implications existe-t-il un quelconque effort dont nous avons conscience.
Peut-on concevoir la possibilité d’un état d’être dans lequel tout effort de ce genre a cessé ?
Le fait de concevoir uniquement la possibilité de cet état n’est pas comprendre la pleine signification de l’effort dans l’existence quotidienne. Aussi longtemps qu’il y a un observateur qui essaye de modifier, ou d’obtenir, ou de rejeter ce qu’il observe, il y a effort. Car l’effort est avant tout le conflit entre ce qui est et ce qui devrait être, l’idéal. Lorsqu’on a compris cela, et non pas théoriquement ou intellectuellement, mais profondément et totalement, l’esprit entre alors dans cet état d’être dans lequel tout effort, tel que nous le connaissons, n’est pas.
C’est le plus vif désir de tous ceux qui cherchent, que d’expérimenter cet état. On ne peut le chercher, il vient sans qu’on le sollicite. C’est le désir d’en faire l’expérience qui pousse l’esprit à accumuler le savoir et à appliquer des disciplines comme moyens d’y parvenir, ce qui revient encore à se conformer à un modèle en vue d’une réussite. Le savoir fait obstacle à la venue de cet état.
Comment le savoir peut-il être un obstacle ?
Le problème du savoir est très complexe. Le savoir est un mouvement du passé. Savoir, c’est revendiquer ce qui a été. Celui qui affirme qu’il sait cesse de comprendre la réalité. Car finalement, que savons-nous ?
On sait certains faits scientifiques et moraux. Privé d’un tel savoir, le monde civilisé rétrograderait vers la sauvagerie. En dehors de ces faits, que savons-nous. On sait qu’il existe, Celui dont la compassion est infinie, le Suprême.
Cela n’est pas un fait, c’est une hypothèse psychologique faite par un esprit qui a été conditionné à croire en l’existence du Suprême. Celui qui a reçu un conditionnement différent soutiendra que le Suprême n’existe pas. Tous deux sont pris et maintenus dans la tradition, le savoir, et aucun d’eux ne découvrira la réalité. Encore une fois, que savons-nous ? Nous ne savons que ce que nous avons lu et ce dont nous avons fait l’expérience, ce qui nous a été enseigné par les vieux maîtres et les gourous modernes et leurs interprètes.
Nous sommes le produit du passé en conjonction avec le présent. Et le présent est modelé pas le passé.
Et le futur est la continuité modifiée du présent. D’accord ?
Mais il ne s’agit pas d’être ou non d’accord. On perçoit le fait ou on ne le perçoit pas. Lorsque nous le voyons, l’accord devient inutile. L’accord n’existe que dans le cas ou seules des opinions sont en cause.
En fait, c’est que nous savons seulement ce qu’on nous a enseigné, que nous ne sommes qu’une répétition de ce qui a été et que nos expériences, nos visions et nos aspirations sont la réponse de notre conditionnement et rien de plus.
Mais en est-il totalement ainsi ? Dieu est-il une de nos fabrications ? N’est-ce qu’une simple projection de nos propres désirs et espoirs ? Ce n’est pas une invention c’est une nécessité. Ainsi, on s’invente un Dieu selon nos besoins. On trouve qu’il y a de l’injustice dans le monde, on s’invente un Dieu infiniment juste. On trouve qu’il y a de la haine dans le monde, on s’invente un Dieu d’amour, etc.
Ce qui est nécessaire est bien vite façonné pas l’esprit, à qui à son tour on apprend à accepter ce qu’il a formé. On peut former l’esprit de tout un peuple en vue de le faire adhérer à une croyance donnée, ou à son contraire, et ces deux aspects résultent de la nécessité, de l’espoir, de la peur et du désir de confort ou de puissance.
L’esprit ne doit-il pas mourir à tout savoir s’il veut découvrir la réalité du Suprême ? C’est très difficile pour celui qui a beaucoup de connaissances et qui y attache beaucoup d’importance de mourir à tout ce qu’il sait.
N’est-il pas absolument nécessaire que l’esprit, sans motif ni contrainte, meure pu passé ?
L’esprit qui est le produit du temps, l’esprit qui a lu, étudié, que a médité sur ce qu’on lui a appris et qui est en soi la continuation du passé, comment un tel esprit pourrait-il faire l’expérience de la réalité, de l’intemporel, du toujours nouveau ? Comment pourrait-il même pénétrer l’inconnu ? Savoir, être certain que, c’est de toute évidence le signe de la vanité, de l’arrogance. Aussi longtemps que l’on sait, il n’y a pas de mort, pas de vide, mais tout au plus la continuité, et ce qui est du domaine de la continuité ne peut jamais participer à cet état de création qui est l’intemporel. Lorsque le passé cesse de contaminer, la réalité « est ». Et il n’est alors plus besoin de la chercher.
Une partie de l’esprit sait bien qu’il n’est pas de permanence, qu’il n’existe nul recoin où se reposer, mais une autre partie ne cesse d’imposer sa discipline, et cherche ouvertement et subrepticement à établir un lieu de certitude, de permanence, une relation incontestable. D’où cette éternelle contradiction, cette lutte pour être sans être tout à fait, qui rend notre quotidien misérable et douloureux et fait de nous des prisonniers entre les murs de notre propre esprit. On peut abattre les murs, mais le savoir et la technique ne sont pas les facteurs de cette libération.
Krishnamurti.
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